En 1985, Joe Simpson, alpiniste britannique, vivait un des moments les plus incroyables de l’histoire de l’alpinisme sur les pentes du Siula Grande : après avoir effectué la première ascension de la face ouest de ce sommet, il tombait dans une crevasse et se brisait les deux jambes. Son compagnon, Simon Yates, le croyant mort regagnait le point de départ alors que Joe rampait sur le glacier pendant plusieurs jours, rejoignant miraculeusement Simon au camp de base. Son livre, « la mort suspendue », relatant cet incroyable aventure, est devenu un classique adapté récemment au cinéma (2003). Si l’histoire est largement connue, qui pourrait pointer sur une carte le Siula Grande ? On se rappelle parfois que c’est au Pérou. En général on s’imagine que cette grande montagne est dans la cordillère Blanche, près de Huaraz alors qu’en réalité elle appartient à la cordillère Huayhuash (prononcer « Ouaieouash »).
Peu connue, même au Pérou, cette petite chaine de montagne (25 km du nord au sud seulement) est isolée, située à environ 50 km au sud de la Cordillère Blanche, mais à tout de même une centaine de kilomètres de Huaraz. 6 sommets de plus de 6000 m dominent les environs et s’imposent fièrement au dessus des glaciers immaculés et crevassés. Autour ce sont de larges et profondes vallées qui offrent de riches herbages aux troupeaux des communautés locales. La randonnée qui en fait le tour est devenu un classique de plus en plus parcouru, et on dit souvent qu’il s’agit du plus beau trek du monde. Une dizaine de jours de marche très exigeante à plus de 4000 m d’altitude attendent les téméraires.
Jour après jour, le menu est le même : on avance au fond de la vallée, on passe un col à plus de 4600 m et on redescend dans une autre vallée. L’altitude couplée à la raideur des pentes ainsi que l’isolement en font un ensemble complexe, à n’entreprendre qu’une fois correctement acclimaté car il faut en effet être certain de pouvoir pleinement récupérer en dormant à plus de 4000 m d’altitude. De nombreuses agences proposent désormais ce trek et si certaines sont très sérieuses (Alpaka par exemple) d’autres « vendent » la chose un peu plus légèrement. Devant l’engouement de plus en plus large pour cette aventure, je crains de me retrouver dans une petite foule d’altitude. Quelques recherches plus avancées indiquent qu’il existe une variante alpine qui reste plus proche des glaciers, sorte de haute route plus exigeante et plus technique : el circuito alpino. L’itinéraire choisi devrait permettre de s’élever plus ou moins progressivement en empruntant des tronçons de l’itinéraire classique durant les premiers jours puis de basculer sur l’itinéraire sauvage du circuito alpino.
Malgré la fièvre qui me cloue au lit lors de ce premier jour à Huaraz, je repense à tout cela, à la démarche qui a été la notre pour enfin monter ce projet. Pour moi ce trek est un rêve de gosse, un truc que j’ai du voir passer un jour dans un magazine et qui a du me marquer. On n’oublie pas un nom pareil : Huayhuash. Surtout lorsqu’il est clairement écrit à côté de photos fantastiques représentant des lacs aux couleurs émeraude, alimentés par des glaciers étincelants, suspendus sur d’incroyables montages. Je n’ai pris connaissance de l’aventure de Joe Simpson que bien plus tard, lorsque je devais avoir 25 ans. C’est en lisant son livre que la cordillère Huayhuash m’est revenue à l’esprit et habitant maintenant au Pérou, il devenait nécessaire d’aller enfin arpenter sentiers et glaciers de ces montagnes, de vérifier sur place la beauté de l’endroit ou enfin de s’assurer que ces lacs extraordinaires existent bel et bien. Avant cela il faudra parfaire l’acclimatation… et s’assurer d’être en forme !
La fièvre ne durant finalement qu’une journée, quelques montées en altitude sur les hauteurs de Huaraz permettent de s’acclimater (Camping au HOF, Laguna Churup (4450 m) et Churupita (4650 m),…) et il est bien vite temps de rejoindre Chiquian.
Longtemps, c’est le village de Chiquian qui était considéré comme la porte vers la cordillère Huayhuash : les treks partaient de là pour deux semaines en montagne. C’est donc là que nous laisserons la voiture, dans le superbe hôtel Los Nogales. Aujourd’hui, le tour de la cordillère commence généralement à Quartelhuain (4200 m) mais rejoindre ce campement s’avère être complexe : il faut prendre l’unique bus qui part le matin de Chiquian pour Llamac et de là remonter la piste à pieds pendant 4 h ou faire du stop ! Chiquian est un village plein de charme, au caractère andin affirmé. On est loin de la masse touristique de Huaraz et les rues sont calmes dans la journées, plus animées le soir. En allant vers la place principale, un « hey, gringos !!! » prononcé avec un accent anglophone nous fait nous retourner. Nous venons de rencontrer Shane, un fort sympathique australien qui est partit il y a un an de Vancouver à vélo pour rejoindre Ushuaia (http://www.theultralife.com.au/bike-touring/patagonia). Il cherche lui aussi à se lancer dans le tour de la cordillère et est en quête de quelques renseignements.
Le bus relativement confortable avance doucement sur cette piste. Quelques lacets, des nids de poule, des arrêts dans des villages improbables, isolés et enfin Llamac. Après deux heures de route, le bus s’arrête là et il est temps de charger le sac pesant sur les épaules et de mettre un pied devant l’autre sur la piste qui continue à s’enfoncer dans les montagnes. Il n’y a plus de village devant nous, au mieux quelques habitations et une mine d’altitude qui pour le moment n’est plus exploitée (les courts des minerais ont fortement chutés ces derniers temps) : faire du stop ne sera probablement pas une option.
Pourtant, après 2 ou 3 heures de marche, un pickup se profile au loin et s’arrête devant nous : un alpiniste autrichien rejoint Quartelhuain pour se lancer dans une expédition alpine et tenter d’ouvrir une voie sur la face sud ouest du Yerupaja (6617 m), seconde montagne du Pérou. 20 minutes plus tard en voiture, nous arrivons tranquillement au premier camp : Quartelhuain, point de départ classique du tour de la cordillère Huayhuash. A 4200 m d’altitude le décor est déjà fort sympathique : les herbages jaunis par le soleil contrastent avec le bleu profond du ciel et la neige qui domine les parois grises du Jirishanca. Durant les 8 prochains jours notre itinéraire ne redescendra pas en dessous de 4100m. L’agréable après midi est finalement bien court car il fait en effet nuit avant 6h et lorsque le soleil disparaît, la sensation de froid est intense tant l’amplitude thermique est importante.
Au petit matin le départ est brutal et le sentier monte de suite, sans échauffement pour rejoindre le col de Cacanapunta à plus de 4600m. C’est en passant sur l’autre versant que l’on commence à comprendre cette cordillère et surtout la beauté qui s’y cache. Le paysage est vaste, large, imposant. On ne voit pas encore les glaciers, mais a perte de vue ce sont des herbages, des collines, des falaises.
Et lorsqu’un peu plus loin, ayant délaissé le sentier principal pour échapper à la foule et retrouver le silence et la solitude de la variante alpine, le Jirishanca offre sa face sud ouest, il est impossible de réprimer le frisson qui parcourt le corps. L’endroit est absolument fantastique, grandiose… Presque féerique. Les nuages jouent avec la lumière et donnent vie aux ombres qui avancent rapidement sur le sol. Le campement se fait loin des groupes, sur les rives du lac Mitucocha (4270 m). L’averse du soir raccourcit la journée et rafraichit rapidement l’air. Seul le sac de couchage apporte alors le réconfort nécessaire et annonce une nuit longue et agréable afin de préparer le corps à l’étape plus complexe du lendemain. Alors que les groupes suivront un bon sentier assez peu accidenté nous envisageons en effet de suivre à nouveau la haute route peu marquée et, de ce fait, bien plus sauvage.
Il est difficile de trouver les mots pour décrire ces quelques heures de marche entre le lac Mitucocha et le lac Carhuacocha (4150 m). Le départ se fait bien avant que le soleil ne réchauffe les muscles. Il est pourtant allé saluer les hauts sommets il y a déjà bien longtemps, mais il tarde à s’imposer dans le fond des vallées. L’herbe gelée crisse sous les pieds et seul l’effort apporte un peu de chaleur.
Il n’y a pas de sentier ici. Au mieux quelques petits cairns éloignés ou encore une vague sente creusée par les passages répétés des vaches. En s’élevant sur ces grandes pentes herbeuses c’est le panorama qui évolue doucement, dévoilant ses couleurs, ses secrets, se laissant bousculer par les ombres du flot rapide et continu de nuages qui nous survolent.
Alors qu’un semblant de sentier se rapproche de la crête, une falaise se dessine doucement sur notre droite et rapidement nous la dominons. C’est le moment choisit par deux condors pour prendre leur envol. Il sont encore en dessous de nous et, lentement, gagnent de l’altitude. Ils passent tous deux à une dizaine de mètres, se détachant largement sur le glacier du Jirishanca. Le plus proche me jette un coup d’œil rapide, me dévoilant sa crête ainsi que sa collerette blanche et brillante avant de s’élever un peu plus. Instant bref, soudain, d’une rare beauté. Inoubliable.
Le sentier est soudain plus marqué lorsque l’herbe fait place à un pierrier. Les sommets et les glaciers semblent proches alors que nous ne sommes finalement qu’à 4800 m. Le col est large, peu marqué, dominant un lac colonisé par les canards. Le silence est remarquable, l’isolement total. La descente, bien que raide est agréable, et ramène rapidement vers le fond de la vallée qui permet de rapidement rejoindre le campement de Carhuacocha.
Certains campements sont en effet obligatoires, entretenus par les communautés qui assurent aussi la sécurité des lieux (le sentier lumineux a longtemps sévit par ici). Juste avant de terminer cette journée éprouvante et inoubliable, le sentier débouche sur le lac et par la même occasion ouvre la vue sur le cœur de la cordillère Huayhuash. Le paysage semble à nouveau sortir tout droit d’un livre, d’un conte de fée ou d’une peinture fantastique. L’eau du lac est teintée d’une couleur irréelle et les hautes montagnes raides sont recouvertes par de complexes glaciers. La foule est au rendez vous au campement : quel contraste après cette journée de calme ! Qu’importe, le froid, les émotions et la fatigue engourdissent bien rapidement un corps qui ne demande qu’à sombrer dans un sommeil profond.
Au matin, le réveil est étrangement difficile. Il m’est impossible d’avaler la moindre nourriture et les frissons se succèdent et se suivent. Malgré un sommeil de plomb j’ai l’impression de n’avoir absolument pas récupéré. Les pas sont pénibles, le sac à dos semble avoir doublé de poids et une pause est nécessaire toutes les 20 ou 30 minutes. J’ai du mal à apprécier la beauté incroyable de l’endroit et je prends finalement peu de photos.
Quelques cachets me permettent de reprendre le dessus et le col de Punta Siula à 4834 m est franchit péniblement. Les souvenirs de cette journée sont flous, irréels, embrumés par la fièvre. Les lacs aux couleurs éclatantes et les glaciers suspendus aux falaises grises ont pourtant défilés le long du sentier raide. En basculant sur l’autre versant, le sentier mène vers le lieu dit de Huayhuash (4350 m). Un petit regain de forme me laisse penser que la soirée et la nuit effaceront cette journée « sans ».
Les prochaines étapes seront plus hautes, plus techniques et à priori encore plus belles. Il me tarde de découvrir le versant ouest, encore plus sauvage de la cordillère. Cependant, au petit matin, après plus de 36 heures sans avoir avalé la moindre nourriture, il faut se rendre à l’évidence : même sans sac la démarche est inquiétante. Je titube trop facilement et il est impensable d’affronter le col du Trapecio à plus de 5000 m. Mais que faire ? Attendre une journée sur place pour laisser les antibiotiques agir ? Faire demi tour (3 jours de marche…) ? Continuer (il semble possible de rejoindre un village après une journée et demie de marche) ? Finalement, quelques habitants de la communauté locale viennent collecter le droit de camping et suggèrent de redescendre en deux heures dans la vallée vers un petit village, Tupac – 4000 m (qui n’apparaît pas sur ma carte). Il n’y a pas de bus mais il semblerait possible de trouver une voiture pour aller plus loin dans la vallée. On me propose même de me descendre à dos de cheval… cependant le canasson semble en bien plus mauvais état que moi.
Tupac est un gros hameau isolé, perdu dans les montagnes. La piste carrossable s’arrête là. Les touristes, alors qu’ils passent en nombre, plus haut dans les montagnes, ignorent ces petits villages. L’accueil est chaleureux, les poignées de mains nombreuses. Dans la cours d’école, les enfants s’occupent durant leur pause. Lorsque l’un d’eux nous aperçoit nous l’entendons crier « Gringos » et quelques secondes plus tard, toute l’école est regroupée timidement devant nous.
La déception de ne pas avoir pu continuer la boucle envisagée, ce vieux rêve, est forte. Cependant les rencontres, les échanges de cette journée improvisée et incertaine sont intenses et riches. En quelques heures, en parlant à gauche et à droite, nous serons finalement de retour à Chiquian, à profiter du confort de l’hôtel Nogales. Ce retour réellement passionnant mériterait probablement d’être conté, et nécessiterait probablement une page à lui seul.
En écrivant ces quelques lignes je n’ai finalement qu’une envie : retourner finir ce tour. Revenir sur nos pas, retraverser Tupac, saluer les enfants de cette petite école, camper à Huayhuash. Peut être en 2017 ?
*Au moment de publier cet article, Shane, le cycliste australien a atteint son but : Ushuaia après 23300 km en vélo.
Quelques liens :
Huayhuash – El Circuito Alpino
http://jeremyfrimer.wixsite.com/huayhuash-alpine/untitled-component_9350
Alpa-K :
Hotel Los Nogales – Chiquian :
http://www.hotelnogaleschiquian.com
Shane was riding for a cause:




















































































C’est absolument magnifique, j’ai rarement vu des paysages aussi beaux et aussi bruts. Les photos sont superbes et les couleurs incroyables. J’aime toujours autant tes commentaires précis et plein d’émotions. Dommage que le trek ait du être écourté. C’est peut être le compte rendu que je préfère. J’attends aussi avec impatience les sujets sur les treks aux USA. Françoise
Merci Francoise ! Lorsque le voyage est aussi incroyable, il est d’autant plus facile de le décrire… Pour les USA il faudra peut être attendre février et le retour de Patagonie… 😉
Fucking magnifique!
Par contre, je commence à douter de ta capacité à gérer l’altitude. Pour moi t’es trop grand! 😉
… ou de l’eau/nourriture en pays en voie de developpement. Il m’a fallu 5 jours pour récupérer une fois en bas…