Solitude à Karukinka – Tierra del Fuego

– Diaporama complet en bas de page –

 

La dernière journée d’une randonnée de plusieurs étapes est toujours particulière. L’excitation de l’accomplissement, souvent animée par d’étranges fantasmes culinaires ou des désirs de douche chaude, s’oppose directement à la quasi déception de devoir sortir d’un milieu incroyable, même inconfortable. Durant ces derniers kilomètres, la marche est souvent moins agréable car l’esprit ne cesse d’effectuer ce type d’allers-retours et il alors plus difficile de percevoir l’environnement.

Tierra del Fuego

Ce matin, en sortant de la tente, la météo commence par être rassurante. Hier il a plu toute la journée. En démontant ce dernier bivouac, il est impossible de ne pas repenser à ces mois d’attente avant de pouvoir enfin venir fouler le sentier de la Paciencia dans le jeune parc de Karukinka. Encore inconnu du public, le parc, situé dans le sud de la Terre de Feu chilienne a été créé en 2004 par le WCS (Wilderness Conservation Service, américain) et reste une propriété privée. Le but n’est pas de promouvoir l’endroit et d’attirer du monde mais d’éduquer et de conserver ces forêts primitives ainsi que ces montagnes souvent vierges. Quelques sentiers ont été balisés et permettent d’apprécier ce lieu et la nature qu’il abrite.

Il n’existe aucun transport en commun pour se rendre dans cette partie du Chili et il est nécessaire de louer un véhicule. Cela permet aussi de visiter le reste de la Terre de Feu, dénudée par le vent constant. Les guanacos concurrencent les moutons et il n’est pas rare de voir ces camélidés franchir élégamment les clôtures d’un bond gracieux à l’approche d’un véhicule. Sur la côte, quelques manchots royaux ont élus domicile et forment une colonie calme qu’il est facile d’observer et qui plonge le visiteur dans une ambiance australe. Les nuages défilent et changent constamment la luminosité de l’endroit, alors que les arbres semblent figés par le vent. Cet ensemble donne l’étrange impression qu’ici le temps s’écoule différemment.

Plus au sud, les montagnes s’élèvent enfin : c’est par là que le parc Karukinka se situe, non loin de la sauvage cordillère Darwin.

Le sentier de la Paciencia n’offrira rien d’extraordinaire au consommateur : point de décor de carte postale (du moins le premier jour), froid, vent, météo changeante…
Il faut avoir envie de venir ici, de chercher la solitude, de laisser la nature nous entourer. Pendant environ 35 kilomètres, l’itinéraire suit la vallée pour rejoindre la mer à la baie de la Paciencia, en traversant une superbe forêt primitive et en longeant d’impressionnante tourbières colorées qui bordent le rio Sanchez. Puis il faut rebrousser chemin.

Comme son nom l’indique, il faut être patient et apprécier les sous bois sauvages, la densité incroyable des arbres qui bloquent le vent. La faune locale croise très peu d’humain et se montre curieuse. Ce sont d’abord de petits oiseaux qui, téméraires, s’approchent à parfois moins d’un mètre. Plus tard des castors gras prendront le relais ainsi qu’un magnifique renard de Magellan. Seuls les guanacos se montrent farouches et produisent une sorte de hennissement étrange avant de déguerpir.

Ces deux jours de marche sont récompensés par l’arrivée à la baie, à l’Aserradero La Paciencia, ancienne ferme en ruine, témoin d’anciens espoirs probablement submergés par une réalité sous estimée. L’endroit est splendide, et il est tentant de suivre la plage pour aller admirer la cordillère Darwin qui se dresse de l’autre côté du fjord. Dans le ciel, le vent a fait le ménage et le soleil joue avec les nuages qui défilent toujours plus vite. Le panorama est incroyable, sauvage et préservé. On y resterait. Comment ne pas comprendre l’envie qui a du habiter les colons qui ont bâti cette ferme ?
Hélas les vivres sont limitées et il faut rebrousser chemin. 5 jours de solitude.

A la voiture les fantaisies culinaires et les douches chaudes devront encore attendre car il semble intéressant d’aller explorer les alentours, de suivre la piste jusqu’à son terminus à Caleta Maria. Le Lac Fagnano, dont les 100 km de longueur chevauchent la frontière avec l’Argentine, est splendide. Il s’ouvre vers l’ouest sur une rivière magnifique, large et turquoise.

Río Azopardo after Fagnano Lake

Puis il faut doucement revenir vers Punta Arenas, retraverser cette incroyable Terre de Feu. Les lumières et paysages décrits par Coloane ou Chatvin me reviennent instantanément à l’esprit alors que j’ai lu ces livres à l’adolescence. Il faudra les reprendre. Une tempête de neige nous poussera hors des montagnes. Il est temps de quitter ce monde splendide et de le laisser sauvage.

Caleta Maria – end of the road (for now…)
Caleta Maria

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